Tu étais de celles que l’on croise sans y prêter garde, toujours prête à t’excuser de tout, d’un rien. J’ai grandi au rythme des vacances chez toi, dans la douceur de ta voix et de ta mousse au chocolat. Et puis nous allions chez tes amies, les fidèles passionnées de scrabbles, les bavardes et les mauvaises joueuses, les parleuses de patois. Je restais sage, les joues pleines de biscuits ou de crêpes à la confiture, écoutant les joyeuses conversations ponctuées de silences et d’expressions graves lorsque l’évocation de certaines réalités venait serrer les cœurs.

Je ne l’ai pas vu arriver, celle qui nous a remplacé dans ton esprit, je sais juste qu’un matin de juillet, alors que mes parents descendaient vers le fond de l’Espagne, tu m’as téléphoné, que tu n’allais pas bien. « Fatiguée », m’as-tu dit.

Une nouvelle visite d’un médecin trop habitué à toi, un contrôle hospitalier, on t’a laissé sortir, la gestion du remplissage du réfrigérateur et d’une surveillance infirmière… Et moi, entre mes bébés et les fréquents déplacements entre ma ville et la tienne…

Puis, l’appel de l’infirmière, « votre grand-mère ne trouvait plus le code de sécurité pour entrer chez elle », les voisines, « elle a oublié de tourner le bouton de sa gazinière, elle est différente… ».

L’hôpital, votre grand-mère est « perturbée ».

Perturbée ? Comment ça perturbée… J’écoute leurs paroles explicatives. Je m’assieds sur la première chaise derrière moi. Et en un instant, je comprends « perturbée », en un instant je sais que quelque chose de terrible commence et je reste muette de cette pensée qui me paralyse.

Ta mémoire à court-terme a pris la fuite avec mes joies d’enfance, je sais qu’elle a minutieusement fait ses valises dans l’ombre, et je l’imagine déjà loin, victorieuse et lâche.

Je hurle de douleur dans un torrent de larmes la tête plaquée au volant de ma voiture.

Ils ne peuvent pas te garder, il te faut « une place en maison spécialisée », je te ramène chez moi,

 alors que tu passes d’un état de déprime à une joie ignorante de ta condition.

L’enfer, ce sera d’abord le tien, puis le nôtre, lorsque nous ferons avec toi ce chemin dans la spirale infernale de l’incohérence. Des mois, des années, pendant lesquels je me surprends à souhaiter ton passage sur l ‘autre plan, alors que la nuit je te donne la main, dans mes cauchemars qui nous enferment dans un labyrinthe qui ne mène nulle part. Aucune réponse au matin, que ce reste de cahot, que ce désespoir.

Et puis. Une nuit. « Son cœur se serre ! son cœur se serre ! »  Je reconnais le personnel soignant de ta demeure aseptisée… Je me redresse dans mon lit.

Je sais que tu vas partir.

Comme chaque été, ils sont repartis en Espagne, mes parents, et je suis là dans ma ville, au milieu d’enfants en bas âge et de leurs cousins et cousines, venus pour les vacances, et je ne sais que faire. Une cousine proche m’affirme que tu vas bien, qu’elle te visitera tous les jours, que je ne m’inquiète pas…

3 jours plus tard, ma sœur m’appelle dans la soirée, « Ils t’ont appelé, tu n’as pas eu le message sur ton portable ? »

 je fouille au fond de mon sac…

Tout était fait pour nous retarder, l’arrivée tardive de la baby-sitter de circonstances, le téléavertisseur dysfonctionnant du gardien…

Je revois les oiseaux noirs nous guider à quelques mètres de ton lieu de vie.

« Je suis passé voilà un quart d’heure, elle était en vie… »  Et il a allumé la lumière.

Tu venais de t’éteindre.

Nous nous sommes depuis souvent revues dans mes rêves, et ta beauté, ton sourire retrouvé ont déposé un baume sur mon cœur abimé de cette croisade contre la démence qui t’enlevait à moi.

Donc ces quelques lignes sont simplement guidées par ta présence dans l’autre dimension et ces jolies étincelles que tu continues à venir allumer dans mon quotidien.

En cette Toussaint, je souffle l’amour aux âmes grimpeuses, et toi, ma grand-mère sacrée, tu restes ma Reine, dans ta jeunesse éternelle.

Eternellement à toi, Mémé.


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